vendredi 4 mai 2018

La chair du rêve, c'est la déraison...

Adil Rami, Luis Gustavo.
Stylo Bic, café, sel et herbes de Provence...


Le prince a les milliards qui changent l'or en rien...
Le sujet possède la passion qui transcende celui que le prince appelle le risible.
Les légendes ne s'achètent pas, elles se construisent dans la déraison.
L'histoire, il y a ceux qui la racontent et ceux qui la vivent... Nous, on la vit!

Dimanche Joe Dante.
Hier soir, l'OM.
Demain, la révolution?
Il y a des semaines qui sont des vies.

dimanche 29 avril 2018

La chair du rêve c'était sept francs, c'est dix euros aujourd'hui...

Joe Dante et moi-même...


 La chambre c'est une caméra. Une camera obscura. Double, lorsqu'on ferme les paupières. Double lit. Lit gigogne. En haut c'est moi. Sept ans plus bas, c'est mon frère. J'ai 12, 13, 14, 15 ans. Et je reste perché jusqu'à mes 22 années, à trois marches du sol, là-haut, dans les rêves qu'alimente ma passion du septième art. Là-haut, au septième ciel que je n'ai jamais quitté. Le cinéma, c'est la vraie vie. C'est Truffaut qui le dit à Jean-Pierre Léaud dans une magnifique séquence de La Nuit Américaine (1973). Tiens, encore une histoire de nuit, de cinéma américain, d'un américain dans la nuit ou dans la lumière de la Provence balayée par le mistral. Sur mes terres, bien sur terre et pas au ciel, j'ai croisé la chair qui manque toujours aux rêves. Moi, dès mes douze ans, j'étais abonné à Starfix, plus tard Impact, toujours à Mad Movies. Il n'y avait pas internet, et il fallait attendre un mois, parfois trois pour avoir des nouvelles du ciel. Un ciel où des dieux vous font descendre des images sur terre pour vous la faire quitter à nouveau. Pour aller haut dans les étoiles, parmi les stars. Celles que l'on voit la nuit, dans la chambre noire ou sur l'écran de nos paupières closes.
 Des millions pour faire un film. Sept francs pour être heureux à vie. Trois marches au dessus du sol... Les murs de ma chambre étaient tapissés d'images que je voyais (ou faisais) bouger sur des écrans de papier de magazines. Du cinéma immobile pour une aventure continue: Piranhas (1978), Hurlements (1981), Gremlins (1984), Explorer (1985), L'Aventure Intérieure (1987)... Aujourd'hui j'ai touché l'épaule de celui qui, pour sept francs une fois, m'a ouvert les mille salles du bonheur lorsqu'on ferme les paupières. Certains appellent cela des rêves. Peut-être, mais il faut bien les nourrir pour qu'ils existent et nous fassent sur-exister! J'ai touché l'épaule d'un de mes vingt Dieux au moins. Les Dieux sont sur terre. Les autres, comme le fait dire John Fante à son héros Bandini (Dans son premier roman, Bandini 1938) sont des chiens.
 Joe Dante et moi sur la même photographie... Et celle-là, je la tire sur papier et l'accroche sur le mur de ma chambre. Dante, l'enfer n'est vraiment pas sur terre!

dimanche 15 avril 2018

Bientôt l'expo 4.

C'est chez MAKERS, 10 rue de l'Opéra à Aix-en-Provence, qu'aura lieu le vernissage de mon exposition le 21 avril à partir de 19h. Un DJ "ambiancera" l'évènement FACEBOOK

Oui, c'est moi avec mes jolies bottines toutes mouillées.

Quatre textes pour quatre séries.

Série Selfie.

L'instantanéité d'un selfie, avec ses codes et ses poses, trouve sa légitimité dans un abandon sans pudeur parce qu'il est destiné aux autres avant de l'être à soi. L'étendue d'eau dans laquelle se reflète Narcisse est réduite à quelques centimètres carrés d'écran lumineux : regardez comme je suis belle, beau, comme nous sommes heureux, ici et n'importe où, n'importe quand. Nous avons tous des gueules différentes mais des poses identiques. La technique du selfie impose un cadrage unique et contraignant. Devant la tour Eiffel, une plage des Caraïbes ou le Machu Pichu, notre allure est celle de celui qui se regarde à défaut de regarder le monde dans lequel il s'inscrit et se déplace. Il existe des milliers de paysages extérieurs et intérieurs, il n'existe qu'un selfie. Même la perche n'a pas la vertu de nous intégrer au point de nous transformer en voyageurs plutôt qu'en figurants. Le principe de l'auto-promotion photographique nous place sur le grand échiquier d'un casting que nous passerions pour incarner le personnage principal de notre propre vie. Avec le risque fou, de n'être pas choisi. Ne pas correspondre à l'image que je me fais de mon propre personnage, n'est-ce pas le comble du comble de l'ironie ? Le selfie fait de nous des figurants défigurés et défigurant tous les lieux dans lesquels nous pensons briller. En fait, il nous fait perdre la figure et vide l'image de sens. La plus-value de cette dernière se jouera à postériori, à coup de like(s) ou de commentaires et sa vitalité comme sa pertinence iconographique se mesurera par la grandeur ou l'échec de la récolte : vous êtes trop mignons, tu me fais rêver, c'est beau, t'as de la chance, je t'envie, on se revoit bientôt, je vois que l'altitude a les mêmes vertus que l'alcool, la vie est belle, dieu est grand, nos retrouvailles vont être magiques, merci ma chérie... Et puis, on peut rajouter des émoji(s), sortes d'images dans l'image, qui résument une pensée que nous mêmes ne saurions résumer. L'image intime est parasitée par les images, les signes et les commentaires qu'elle agrège autour d'elle. Le selfie nous vide de sang (vitalité) à l'endroit où il nourrit les autres, sortes de vampires aux canines aiguisées par la frustration. Oui, il y a toujours plus heureux, plus beau, plus fort, plus riche, plus intelligent que soi. Nous le savions, mais les réseaux sociaux nous le rappellent chaque seconde, chaque instant laissé vacant. Nous ne sommes plus en vacances de nous-mêmes et puis des autres. Nous bougeons tous, et pourtant, nous restons des voyageurs immobiles vivant l'ailleurs par procuration en pensant que l'herbe y est plus verte.

Mes dessins de selfie, saturés au stylo Bic, interrogent cette perte d'identité à l'instant où l'on pense en avoir une et la mettre en scène. Le selfie devient une sorte d'émoji de lui-même, une mise en abîme du contentement de soi par le parasitage de tous signes distinctifs. Une seule image, pour des millions de personnes.





La série des dessins au stylo Bic noir questionne un autre aspect des images qui nous sont adressées chaque jour.
La photo d'information, plus généralement appelée journalistique est d'illustrer un événement heureux ou dramatique. Elle doit avoir la double vertu, pour ne pas dire pertinence de résumer une idée et d'incarner une émotion. Elle joue sur le tableau du sentiment, sans doute trop souvent. Comment alors, doser son empathie, dans un monde médiatique qui passe allègrement d'une attaque chimique en Syrie à la victoire d'une équipe de football en coupe d'Europe ? Dans le Breaking-News, où se trouve l'espace de réflexion, de respiration qui permet de reprendre ses esprits, donc ses émotions, pour ne pas uniquement tomber dans le sensationnel ? Nous autorise t'on encore le simple espoir de ne pas être juge et partie ? Pouvons nous encore envisager le temps d'une analyse ?
Le dessin, parce qu'il est une pratique lente basée sur l'observation et à rebours de la fugacité, questionne ce rapport à la photographie documentaire. Il est une pédale de frein sur laquelle on appuie avec plus ou moins de force pour jouer avec le temps de la réflexion, ralentir, s'arrêter.
Ici, le travail est basé sur la contrainte.
  • Une feuille de dessin de mauvaise qualité au format A5.
  • Une photographie tirée du journal Libération, que j'achète parce que mon buraliste en cale juste un et avec honte entre le Figaro, Valeurs Actuelles et autres journaux de droite et un peu plus encore. J'aime montrer, par des signes extérieurs de lectures quotidiennes, que je suis de gauche. C'est un luxe que je peux me payer.
  • Un stylo Bic noir neuf.
  • Le dessin s'arrête lorsqu'il n'y a plus d'encre. On peut tracer une ligne continue de 1 km avec un stylo bic avant qu'il ne rende l'âme.

La mise en oeuvre, les outils et les supports sont pauvres, seule compte en fait, la capacité du dessinateur à ne pas sortir de l'image, c'est à dire de la concentration. Le stylo Bic ne peut être gommé. Et s'il y a erreur, il faut faire avec. Des accidents graphiques, même s'ils sont infimes, peuvent parsemer la feuille et dicter leur loi. L'image n'est donc plus dans la réalité d'une reproduction à l'identique, mais bien dans la réalité de son propre récit de fabrication. Dès lors, le dessin sort de son espace informatif et figuratif, pour atteindre une dimension poétique, détachée de toute réalité sociale, historique ou évènementielle.
Peut-on penser voir un beau dessin (entendons ici un dessin bien réalisé) lorsque celui-ci incarne l'image de la douleur ? De même, un dessin peut-il être doublement beau s'il montre une image de joie ? Le graphisme, dans un espace de contraintes, parasite la sémiologie en faisant surgir une iconographie qui n'est pas celle du départ. Le papier se gondole, le noir devient rouge ou bleu, la globalité s'échappe en offrant une multitude de points de vues, l'oeil cherche l'accroche ou l'accident, le regard se soustrait à lui-même.
Les contre-dessins sont des images qui naissent à la surface d'une feuille sur laquelle j'essuie la mine du stylo bille lorsque cette dernière est aussi parasitée par l'accumulation des résidus d'encre et de papier. Ils ne représentent rien de plus que la figure d'une défiguration, une sorte de Sopalin graphique qui n'épongerait plus, mais révèlerait toujours plus. Un réceptacle par absorpsion.



Série des crânes.
Le crâne revient en force. En fait, il n'est jamais passé de mode. Motif privilégié au travers des siècles de tous ceux qui s'intéressent à la vanité et à ses représentations, comme aux amateurs des œuvres qui cultivent la mélancolie ou l'esprit dark. Il incarne par sa désincarnation, ce qu'est l'homme vidé de vie tout en restant présent au monde. Il offre une figure universelle et magistrale à l'absurdité telle que Camus et les existentialistes l'envisagent : nous savons que nous allons mourir et pourtant, nous nous battons pour vivre. Nous ne sommes heureux que dans les efforts que nous fournissons pour mettre en scène notre propre finalité.
Le crâne donne de l'homme, une image construite sur le principe de l'oxymore, digne et pitoyable. Mais un crâne, quoique l'on en pense et en dise, c'est beau et c'est ce qui se fait de mieux au niveau design depuis que l'homme est homme. C'est quasiment son génie « désincrâné ». Un crâne c'est parfait et ils nous vont comme des gants. Dans mon travail, il n'est pas ce qui reste, mais bien ce qui apparaît et se construit. Il surgit de nulle part et se compose uniquement de papiers (préalablement traités de différentes matérialités) déchirés et la déchirure comme les superpositions offrent une forme et une carnation, une certaine vitalité. Si le crâne est ce qui reste, ici, il est ce qui germe.




lundi 2 avril 2018

Bientôt l'expo 3.

Un Bowie au stylo BIC qui figurera à l'expo.

jeudi 29 mars 2018

Bientôt l'expo 2.S

Un deuxième crâne sortit de la série "Désincrânée" présente à l'expo.

Portrait d'élève.

Les terminales inscrits en option d'arts plastiques viennent dans l'atelier même lorsque j'ai cours d'histoire des arts juste à côté. Ils mettent la musique, apportent des gâteaux, des bonbons et souvent des amis. Certains passent six heures dans le lieu alors qu'ils n'ont cours avec moi que deux heures. Lorsque j'ai un moment de libre, je m'empresse de les rejoindre, je choisis mes morceaux de musique et mets le son à fond. En ce moment, je suis très Lomepal (tout l'album), Sofiane (Lundi), Moha la Squale (plusieurs), Caballero et Jeanjass (surtout Chef), Vald (certaines), Stupéflip (Tout...), PLK (pas tout) et bien entendu du bon son marseillais avec Naps (Recherché). Je m'installe en face d'un lycéen et je lui tire le portrait avec le matériel et les matériaux qu'il utilise dans son travail. Je fais ça, juste pour l'énerver et lui montrer qui est le patron. Depuis, nous faisons des battles et je gagne toujours.

lundi 26 mars 2018

Bientôt l'expo 1.



Un crâne sortit de la série "Désincrânée" présente à l'expo...

dimanche 11 mars 2018

Les dessins au stylo Bic noir reviennent.




Dessin en cours d'achèvement.

Dessin en cours d'achèvement.

Dessin en cours d'achèvement.

Papier essuie-Bic.

Papier essuie-Bic.

Sur le mur du fond, une série de dessins au stylo Bic noir.
Sur le mur de droite, une toile...

Durant ces vacances, j'ai repris avec un appétit féroce la série de dessins au stylo Bic noir. Les personnes qui suivent ce blog se souviennent sans doute du principe:
- Une feuille de Zap Book format A5.
- Un stylo Bic neuf.
- Une image d'actualité tirée uniquement de Libération.
- Le dessin s'achève lorsqu'il n'y a plus d'encre dans le stylo.
En avril, je fais une exposition dans un lieu très sympa et avec beaucoup de passage sur Aix-en-Provence. Il y aura du nouveau, de l'ancien et des surprises pour celles et ceux qui apprécient mon dessin, sous toutes ses formes. Je rédige actuellement les textes qui expliquent ma démarche en essayant d'être le plus simple possible et en évitant surtout d'être pompeux. Moi, je ne lis jamais les longues lignes de lettres collées à l'entrée des expositions. Il y en a toujours trop, et c'est en général mauvais signe. Trop de caractères tue le caractère.


mercredi 28 février 2018

Le clochard céleste se déleste.

Photo prise à mon insu

- Monsieur? Monsieur?
- Hein? Quoi? Qu'est-ce que c'est?
- Vous allez bien?
- Oui! très, très bien! Trop bien. Je me suis complètement abandonné. Comme je l'aurais fais chez moi sur le canapé pour un "sieston", en toute confiance.
- Ha, tant mieux, j'étais un peu inquiet.
- C'est gentil de t'inquiéter pour moi. Tu pensais que j'étais mort? Quelle heure est-il?
- 13h.
- Hoooo, t'as bien fait de me réveiller, j'ai cours dans dix minutes.
- Oui, et avec nous.
- C'est parfait! On y va?
- Allez...
- Tu dis rien aux autres hein?
- Trop tard, j'ai mis la photo sur Snap et vous faites un carton. On vous a trouvé un surnom.
- C'est quoi, le vieux clochard barbu? Boudu sauvé des eaux?
- Presque! Le Clochard Céleste!
- Houaaaaa, la référence à Jack Kerouac, c'est quand même la classe!
- Pourtant vous ne l'aimez pas! Vous nous dites toujours que la Beat Génération c'est du pipeau de bourgeois misogynes et ego centrés.
- Mouais, c'est ce que je pense. Mais je ne vais pas reprocher à mes élèves d'être cultivés?
- Pour un prof d'art, ce serait mal venu. Moi, j'aime bien Kerouac, même si j'ai eu du mal à terminer Sur la route...
- À terminer quoi sur la route?
- Hein?
- Tu m'as dit même si j'ai eu du mal à terminer sur la route!
- J'comprends pas...
- Tu as eu du mal à terminer quoi sur la route, Sur la route?
- Sur la route j'ai eu du mal à terminer sur la... Ha, ça y est, j'ai compris.
- T'es long à te mettre en route c'est pour ça que tu aurais mieux fait de lire Sur la route pas en route mais assis.
- Bon stop monsieur!
- Sur la route ça veut dire que je dois marquer l'arrêt, c'est ça!
- C'est ça!
- Alors je m'arrête sur la route qui nous mène en cours.
- En fait, vous n'arrêtez jamais vous?
- Non, surtout quand on me dit stop.

Le mercredi, j'ai 8h de cours au Lycée. Le matin c'est Histoire des Arts et l'après midi Arts Plastiques. Pendant ma pause et en toutes saisons, je me fais dorer la pilule. Ces quelques minutes sont prioritaires sur tout car je pars du principe qu'on ne gaspille pas le soleil!

samedi 13 janvier 2018

Jean, monsieur Moi et sa femme.



Le ciel bleu cobalt est strié de feu. Demain, il va faire du mistral. Demain, il va faire du mistral déclare Jean avec l'assurance d'un météorologue. Demain il va faire du mistral me lance Jean en se roulant une cigarette. Une cigarette qui ressemble à un gros joint, un joint qui mettrait le feu à la pinède s'il le fumait un jour de mistral. Dans un petit tupperware au couvercle opaque et marron, je n'ai jamais vu une couleur aussi étrange pour un petit Tupperware, Jean a rangé les ingrédients de ses plaisirs volatiles. Feuilles à rouler OCB, filtres en sticks Razzia +, et tabac fleur du pays. Jean appuie sur le couvercle marron avec application et la magie Tupperware opère. Clap, tout est bien fermé, hermétique. Il peut tomber des cordes sur la petite boîte, le matériel ne sera pas mouillé. Jean secoue le tout et le repose sur une table. Il regarde ma femme. Ma femme me regarde, je regarde Jean. Demain, il va faire du Mistral. Les yeux posés sur le ciel bleu cobalt et incandescent, Jean répète ce qu'il entend depuis qu'il est petit. Des expressions qui font la pluie et le beau temps. Combien ça fait de temps qu'on se connait marie-Catherine ? Au moins 8 ans, non ? Non, plus ! Je suis rentrée ici en 2005 ! 2005 ? Alors ça va faire 11 ans. Jean me regarde avec sa grosse cigarette pas très bien roulée aux lèvres. Vous êtes son mari ? Oui. Vous avez une femme en or. Je ne sais pas trop quoi répondre. Alors, je dis merci. Mais je vois ma femme en Oscar posé sur l'étagère de la bibliothèque. Jean tire sur sa tige comme s'il voulait lui faire avouer un truc. Jean est un fumeur tortionnaire. Ils existent, nous en connaissons tous un ou deux. Un épais nuage de fumée sort de ses narines et stationne autour de sa tête. Visage céleste pour mise en orbite. Il donne quelques coups de pieds dans les feuilles mortes. Demain il va faire du mistral et ces feuilles humides s'amasseront dans un coin. Votre femme, elle a toujours était là pour moi... Elle m'a toujours élevé vers le haut. Ma femme sourit. C'est mieux de vous élever vers le haut que l'inverse Jean ! Il sourit les lèvres presque fermées. J'avais un ami au Lycée qui riait de la sorte. D'ailleurs, si l'amitié devait avoir un visage, c'est celui de Jean qu'elle porterait. Il a un visage d'ami. De ceux que l'on a eu, de ceux que l'on espère. Il a un joli sourire tout en retenue. Ses joues se creusent et laissent apparaître deux fossettes. En plus de pincer ses lèvres et de faire naître deux petits creux bien venus, il secoue délicatement son visage. Il semble acquiescer pour lui même. Il n'a pas trop de cheveux, mais ils sont tous bien placés. Demain il va faire du mistral et sa petite chevelure vacillera dans la tempête. Jean tire sur sa clope comme un flic sur la patience d'un gardé à vue. Il veut lui faire cracher le morceau. Elle a mauvaise mine la cigarette, Jean lui, l'a plutôt bonne. Il me regarde avec son sourire d'ami. Ça y est, je sais, il a aussi le sourire de Bruce Willis. Le rictus du héros blasé qui se dit que ça sert à rien d'en prendre plein la gueule durant une heure quarante puisqu'à l'arrivée, c'est toujours lui qui gagne. J'adore Bruce Willis parce qu'il a inventé le concept de l'homme punching ball. Moi, je préfère voir un mauvais film de Willis qu'un bon film sans Willis. Bruce fait la vaisselle, je prends. Bruce jardine, je dis oK. Bruce est coincé dans les bouchons, je dis banco. Jean Willis pose son regard amical sur le mien. Sa cigarette va finir par lui tomber à l'intérieur de sa chemise s'il continue à la négliger de la sorte. Vous savez monsieur, y'a des infirmières qui vous font le traitement, comme ça, sans rien vous dire. Marie-Catherine elle, elle vous explique toujours ce qu'elle fait et pourquoi elle le fait. Et ça monsieur, ça change tout. Merde, faut que j'intervienne, la cigarette est en train de se couper en deux et il va se cramer les poils du torses. Et lui, c'est pas Bruce, il va crier sa mère si ça se passe. Je sens les yeux de ma femme me caresser. Elle me cherche du regard comme parfois elle cherche ma main ou ma nuque, avec professionnalisme et passion. Je suis trop obnubilé par la cigarette pour rendre l'attention. Je sais ce que ma femme attend à cet instant précis. Elle attend de croiser mon regard fier. J'entends sa voix mais mes yeux ne lâchent pas la cigarette. Tu vois mon amour, tu vois mon métier, tu vois ce que je suis, ce que je fais. Jean lui, ne devrait plus parler. Au moindre mouvement de lèvre, il va se cramer la poitrine. Par tous les moyens, il faut que je l'avertisse du danger imminent. Ma femme cherche toujours mon regard complice, le mien, je ne peux le détourner de la menace. Allez, Jeannot, fais un truc, bouge ton bras puis ta main, saisis-toi de la clope et jette-la au sol pour l'écraser. Allez Jeannot, t'as assez tiré sur l'engin. À croire qu'il m'entend. Il approche sa main droite et resserre son pouce et son index sur le filtre au bout duquel pendouille une flammèche. Il penche sa tête en avant, arc-boute son torse, tire ses fesses en arrière et souffle un dernier nuage épais dans lequel tombe la parcelle de flamme avant de s'écraser au sol. Ouf, chapeau l'artiste. Je regarde ma femme qui n'a cessé de me fixer. Je la regarde et mes yeux crient leur passion. Je l'aime un peu plus ce soir. On devrait tous passer quelques heures au boulot de nos compagnes...


jeudi 28 décembre 2017

L'étrange Noël de monsieur Moi et de sa femme.










J'arrive au pavillon RW un peu avant 19h30. Cathy me l'a dit, après 19h30 c'est parfait. Je sonne, elle m'ouvre. Tu sens bon , je ne peux pas t'embrasser. Elle ne porte pas de blouse. Elle est belle. Tout en bouche et en dents. Ses cheveux sont tirés. Je suis mal coiffée m'a-t'elle dit ce matin avant de partir. Non, tu es belle, ai-je pensé. Quand tu tires tes cheveux comme ça, ils tendent ton visage. Ils brident tes yeux comme ceux d'un petit chat. Ils creusent tes joues, affirment ton menton, dressent ton cou, t'offrent de l'allure, une noblesse. T'es belle ma femme. Mais je ne lui ai rien dit. OK, je vois, il s'en fout. Non, mon amour, mais que veux tu que je te dise ? Tout est beau chez toi. Mais je n'ai rien dit.
Cathy referme la porte derrière nous, me tient la main et m'accompagne dans le bureau. Tiens, en attendant, reste là. Il y a une balance, je me pèse tout habillé. 70 kilos. Je n'ai pas pris un gramme depuis la fin de l'été. Cathy me regarde avec des lèvres qui transforment la lumière des néons en gloss de passion. T'es belle mon amour. Tu es belle n'importe quand, n'importe où, n'importe comment, mais je ne dis rien. Je suis apaisé. Je m'assois derrière le bureau au plateau de bois arrondi. Il y a un PC ouvert sur une page qui demande un identifiant et un mot de passe. Le fond est bleu. Un petit logo orange bordé de blanc indique le nom du logiciel, Sign&Go. C'est pareil au collège, mais nous, nous avons Pronote. Chaque administration possède ses codes d'entrées (rarement de sorties), mais toutes ont les mêmes formats. C'est l'uniformité dans la diversité. Autrefois l'habit du moine, aujourd'hui l'évangile selon les applications. Des petits poids identiques dans des boîtes de conserves différentes. Bientôt, nous serons de la purée vendue en super marché. Ceux qui mangeaient bio, seront au rayon bio, ceux qui mangeaient, seront au rayon gras. Personne ne se pose la question de l'internet bio ? Ou de comment marchent un Mac, un PC, Androïd, la fibre optique ? Ha bon, alors tous au même rayon. Et on brade !
Cathy vient me chercher afin que l'on puisse se griller une cigarette. Nous traversons une grande salle. Plusieurs petites tables en forment une immense recouverte de jolies nappes en papier aux motifs de fête. Les patients silencieux terminent le repas. Les aides ménagères commencent à débarrasser. Les gestes sont parfaits. C'est mon mari ! Un patient se lève et me tend la main. Je m'appelle Éric !
Arthur se précipite vers moi. Je le connais, ma femme s'est prise d'affection pour lui. Elle m'en parle très souvent. Il me tend aussi la main et me fixe d'un regard tout à la fois profond et dissout. C'est un joli garçon de 18 ans. Tu t'es coupé les cheveux ? Ça te va bien ! Il ne me répond pas pour la simple et bonne raison qu'il n'y a rien à répondre à ça. Lorsque toute la misère du monde vous a choisi comme égérie, il ne faut plus espérer l'invitation au dialogue. Certains êtres, souvent purs, sont à jamais déchirés par la malhonnêteté et la perversion des non-êtres. À 18 ans, on peut déjà avoir été tué tout en restant debout. les coupables désignés ne reconnaissent jamais les crimes lorsque les corps des victimes miment la vie. C'est l'état qui décharge ceux qui devraient payer et les soignants qui accompagnent ceux qui n'ont plus droit au banquet. Un autre patient se lève, il se fait appeler le nouveau Coluche. Il y ressemble un peu, l'humour en moins, ce qui est un peu embêtant. Il est habillé comme un poste à essence de bord de nationale. La casquette lui bouffe tout le haut du visage, son écharpe tout le bas et une paire de lunettes, le reste. C'est un Patient-Vêtement de 1,60m. Ensuite, c'est Youss, que je connais aussi. Cathy me donne souvent de ses nouvelles. Il s'approche comme un petit zombie frêle. Toute l'enveloppe du bad boy avec l'âme d'un enfant de 3 ans. Il me tend une main molle et hésitante. Les médicaments transforment les plus durs en poupées. Son regard n'est qu'une ombre d'homme. Il est vide de la tête aux pieds. Un homme désincarné, dézingué, souvent incarcéré, prisonnier à jamais de son propre malheur. Nous allons dans le jardin fumer en choeur. La Monstrueuse Parade parade dans la nuit de Noël. Ce soir, Cathy, les patients et moi-même n'avons pas de famille mais j'ai le sentiment profond d'appartenir au genre humain, et j'en profite à plein poumons, comme je fume. La cigarette chez Cathy, c'est vraiment un plus. Dans la lumière triste d'un jardin de fous, ses volutes de fumée ressemblent à des barbe-à-papa, à des manèges. Cathy qui fume, c'est une fête foraine, la vie qui reprend lorsqu'on pense qu'elle s'est arrêtée au seuil de la porte. Je suis fou de ma femme. Un Noël sans famille, c'est parfois de la poésie servie comme une bûche glacée.
Le nouveau Coluche me prend à part. Il s'assoit sur un banc jambes croisées et moi, je reste debout., Je le surplombe sans aplomb. Il parle comme Spotify diffuse de la musique sans playlist préparée, c'est aléatoire. Un morceau en chasse un autre, une ambiance casse l'autre. Je réponds ha ou ho et parfois, vous avez raison. C'est rigolo de répondre vous avez raison à une personne qui, en l'état, n'en a plus beaucoup. Je ne comprends pas tout et surtout, n'essaie pas de comprendre. Parfois, il faut se laisser emporter, lâcher prise. Comme certains dansent avec aisance sur n'importe quels rythmes, je laisse mon esprit chalouper sur le flow de paroles du rappeur malgré lui. C'est agréable. Je pourrais presque me surprendre à bouger du bassin et pourquoi pas « daber ». Je ne serais pas là, il jouerait la même partition, en boucle, en boucle, en boucle. Je regagne la grande salle, ma femme a préparé une vraie playlist sur Spotify. Elle laisse son portable à un patient qui s'improvise DJ. Du rap, des chants de Noël créoles, du Charles Aznavour, du Elvis, du Sinatra et bien entendu du Johnny, les patients en raffolent, comme ils raffolent de la vinasse. Ma femme et moi n'avons rien de Johnny n'en déplaise à Macron. Sa mort nous rappelle simplement combien il a fait du mal à la variété, au rock, à l'image des States (même si elle n'avait pas besoin de lui), au cuir, au jean, aux Santiags, à la banane, aux peaux tatouées, aux Harley, au théâtre, au cinéma, à la syntaxe, au fisc et même, à titre posthume, au Téléthon, ce qui est une prouesse. La mort de Bowie nous a rendu bien plus tristes. Surtout ma femme qui, n'en déplaise à Macron, a quelque chose de l'homme venu d'ailleurs. Lorsqu'on met en scène sa propre mort dans un album aussi fulgurant que Black Star, on en vient à rêver d'un prochain écrit au ciel et diffusé par le cloud via Spotify. Certains ont la voix d'outre-tombe, d'autres celle des étoiles.
Pour ses patients, ma femme sait mettre ses goûts musicaux entre parenthèses. Soigner, c'est s'oublier pour exister un peu plus dans l'exercice de sa fonction. Cathy entraîne un patient sur la piste dans un rythme endiablé de Kuduro. Elle danse comme une déesse et tous ceux qui dansent avec elle, dansent comme des dieux. Moi, j'écris ces lignes, puis je dessine. Éric s'approche et me demande si je suis artiste. Je réponds que je suis prof d'arts. Il me dit que c'est pareil. Non, si j'étais artiste je ne serais pas professeur. J'ai sans doute des talents de pédagogue, très peu d'artiste. Et je pense, sans le lui dire, soit tu es Bowie, soit tu es Johnny. Ils sont artistes tous les deux. Il me tend la main et me félicite pour ma femme. Je lui réponds que je n'y suis pour rien. Que je ne suis pas son créateur. Mais que je suis très touché par l'attention qu'il porte à la personne qu'il conçoit comme mon œuvre. En 25 ans d'hôpital psychiatrique... Je l'interromps en lui tendant la main, félicitations. Y'a vraiment pas de quoi, j'ai pas fait exprès. Je n'ai jamais rencontré une infirmière comme Cathy. Elle m'a fait beaucoup de bien. Vous voulez que je vous dessine ? Il prend la pose, assis comme un roi sur une chaise d'hôpital. Je peux respirer quand même ? Vous faites ce que vous voulez. Puis il me demande. Vous savez combien on a de profils ? Deux, je suppose ! Non, trois, il y a le profil psychologique ! Ha, c'est pas bête. Et je joue de la surenchère. Et si vous avez Facebook, il y en a quatre. Bien vu ! Je déchire la page et lui offre le dessin. Je lui dis qu'il est beau. Il ne se reconnaît pas, mais le fait que je le trouve beau le rassure parce qu'il veut se lancer dans une carrière de comique et que sur scène, c'est mieux d'être à son avantage parce qu'il y a beaucoup de concurrence. Il ouvre son portefeuille et y range son portrait avec délicatesse et respect, il semble admirer l'icône qu'il n'est pas encore devenu. Il referme les deux battants de cuir noir et glisse l'objet dans la poche intérieure de sa veste. Là, près du cœur, comme ça, je le fais vivre.
Plusieurs patients désirent soudain se faire tirer le portrait. Un grand dégarni, avec un visage qui semble avoir été pressé dans un étau de souffrance s'approche et soulève sa manche jusqu'à l'épaule. Vous pouvez me terminer ce tatouage ? C'est quoi ? Un épervier. Ha bon, je le vois pas. Bè, là c'est le bec et là c'est les ailes. Non, là ce sont les ailes et là, le bec. Non, là c'est le bec... bla, bla, bla. Le dialogue de sourds dure quelques minutes. Je suis désolé, je ne vois pas la même chose que vous. Si vous voulez, je vous dessine un lion ?! Il remonte son autre manche. Il a une jolie peau avec une veine saillante sur le biceps. Il a pas assez de cheveux ! Vous voulez dire crinière ? Vous pouvez me faire plus de cheveux ? Alors, je fais un lion qui ressemble au leader des Bee Gees dans l'époque flamboyante du disco. Il est content. Pendant ce temps, ma femme a fait un grand demi-cercle avec les chaises et un patient joue de la guitare pour les autres. Il a une belle gueule de Rocker. C'est un vrai, un abîmé. Ce n'est pas du Johnny ou alors du Cash. Ferrer, Renaud, Moustaki, Cabrel dans une bouche de souffrance, ça a de la gueule. Même Hallyday, dans ces moments là, trouve grâce à mes oreilles. Les patients s'endorment les uns après les autres.Ma femme est dispensée de relève par ses collègues. Elle a assez donné pour la préparation des festivités. Elle me prend par la main. Nous saluons les derniers éveillés. Nous passons par les vestiaires. Elle récupère son sac et y glisse sa blouse blanche pas portée et encore pliée à ma façon. J'aime plus que tout repasser ses uniformes sur lesquels sont inscrits son prénom, notre nom et sa fonction. C'est participer par procuration à sa fabrique du bonheur pour les autres. La fête foraine, une folie organisée.


Dans la voiture, sur le chemin du retour, je pose ma main sur son genou en pressant à peine mes doigts pour sentir la chaleur de sa peau sous le jean qu'elle porte comme personne d'autre au monde. Elle pose sa tête sur mon épaule. Dans le rétroviseur, je vois qu'elle me regarde avec tendresse. Presque personne sur la route. Mais déjà nous deux, Léonard Cohen, Bowie, Brigitte Fontaine, Lavilliers, du rap pour la danse des déesses et des dieux. Une bouffée d'oxygène dans la bouche...